Zoom sur l'abstrait (novembre 2019)

S’affranchissant de tout conformisme, nos deux artistes, Jérôme PERGOLESI et JEAN CHRISTIAN exploitent toutes les facettes du monde photographique pour nous transporter dans leurs univers respectifs où l’abstraction règne en maître.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

JEAN CHRISTIAN : Je suis JEAN CHRISTIAN, né à Colmar à 1966 (53 ans), marié, un enfant, voilà pour l’état civil. J’ai travaillé pendant près de 10 ans dans l’industrie des télécommunications, en Alsace puis en région parisienne. Mais en 2000, j’ai eu envie de changer totalement de vie professionnelle. Je suis donc retourné 1 an à l’école (SAE Paris) pour suivre une formation de MultiMedia Producer. Depuis, j’habite à Annecy où je suis designer graphique indépendant. Je me suis surtout spécialisé dans la création d’identités visuelles et de documents (magazine, livre, cahier de styles, brochure). Et en parallèle, depuis quelques années je fais de la photographie contemporaine.  

Jérôme PERGOLESI : Photographe plasticien, Artiste peintre. Né en Franche-Comté en 1973, je vis à Strasbourg depuis plus de 20 ans. J'ai une formation de graphiste ainsi qu'une licence en communication multimédia. Artiste professionnel depuis 2015, je collabore avec plusieurs galeries en France et expose régulièrement dans des salons d’Art.  Mon travail consiste à créer des poèmes visuels, un monde entre rêve et réalité. Techniquement, j'utilise plusieurs médiums : la photographie, la peinture, l'art numérique.

Quand et pourquoi avez-vous commencé à photographier ? Et avec quel appareil ?

JC : il y a toujours eu un appareil photo à la maison. Que ce soient mes deux grands-pères ou mon père, ils ont tous fait de la photo. Cela m’a donc tout naturellement attiré. Et j’étais fasciné par les appareils, la beauté mécanique de ces objets. J’ai eu mon premier appareil « sérieux » à 14 ans. C’était un Mamiya ZE-2, un reflex 24x36. Et j’étais hyper fier, car ça n’était pas une marque très connue à l’époque, sauf dans le monde professionnel où Mamiya faisait des appareils moyens et grands formats. Alors avec mon Mamiya je me sentais pro (rires).

JP : j'ai commencé la photographie en 1989, à l'âge de 16 ans. J'avais récupéré un Asahi Pentax Spotmatic F. Dans ma famille on aimait beaucoup prendre des photos donc j'y suis venu assez naturellement, sans me poser de questions. J'avais également installé un labo noir et blanc à la cave.

Pourquoi avoir choisi la photographie pour vous exprimer ?

JC : tout simplement parce que j’ai toujours aimé les belles images. Mes parents étaient abonnés au magazine Géo que je feuilletais tous les mois. J’étais ébloui par la beauté des photos et fasciné par les histoires qu’elles racontaient. J’ai donc voulu faire un peu la même chose. D’ailleurs, pendant longtemps je n’ai fait que des paysages en couleur, avec la célèbre pellicule Kodachrome 64. 

JP : j'ai commencé par la peinture, puis je me suis mis à la photographie. J'ai donc l'impression que depuis le début j'utilise la photographie non pas pour fixer ce qui est devant moi mais plutôt pour exprimer ce qui se passe à l'intérieur. Ce médium me permet de transformer le réel en émotion et aussi de partager un regard particulier sur le monde qui nous entoure. Il m'a aussi beaucoup servi dans mon travail de graphiste.

Comment définiriez-vous votre pratique ?

JC : absolument pas académique ! J’aime cette citation « la création n’est pas un acte intellectuel, c’est un processus émotionnel, quelque chose d’affectif et d’instinctif » et j’ajouterais même avec parfois de la sérendipité. Ces dernières années j’ai presque totalement abandonné la photographie classique, figurative, pour explorer de nouvelles pistes et aller vers de nouveaux horizons. Et c’est l’avènement du numérique qui m’a permis de créer ce style photographique hors des sentiers battus.

JP : je suis photographe plasticien. Mon regard derrière l'objectif est celui d'un peintre et d'un graphiste. Il en est de même durant le post-traitement. Tout en maitrisant les techniques photographiques j'applique souvent les préceptes des arts plastiques et graphiques pour réaliser mes photos.

Qu'est-ce que vous apporte l'acte photographique ?

JC : mon métier est créatif au quotidien, mais toujours avec des contraintes imposées par mes clients (et c’est normal) : cahier des charges, goûts, planning, budget, formats, supports, etc. Alors mes créations photographiques, c’est mon espace de liberté absolue : sans contraintes, restrictions ni autres limites. Cela me permet de m’exprimer en laissant totalement libre court à mon imagination. 

JP : beaucoup de joie et de liberté. Chercher la lumière et en découvrir toute la complexité, la façon dont elle peut changer l'objet, le motif, je trouve cela merveilleux et sans fin.

Avez-vous d’autres sources d’inspiration que l’art photographique ? 

JC : oui, j’aime la création visuelle au sens large du terme. Je suis très intéressé par (une partie) l’art contemporain, le design, l’architecture, la vidéo, le graphisme, etc.

JP : techniquement j'associe, grâce aux outils numériques, mes peintures et mes photographies afin de créer des métaphores et des glissements de sens dans l’image. Pour ce faire, je peins des encres et des aquarelles sur papier que je photographie afin qu’elles deviennent également des OBJETS numériques : l’objet peint, l’objet photographié, parfois l’objet sculpté. Ces objets sont alors comme des mots à assembler pour créer l’image poétique. Ils ornent les étagères de mon ordinateur qui devient lui-même un cabinet de curiosités.

Quel regard portez-vous sur l’art en général et sur la photographie ? 

JC : l’art est indispensable. Il est pour moi une source d’émerveillement, de questionnement, d’inspiration, de partage. La création artistique devrait d’ailleurs avoir une place plus importante dans notre système d’éducation scolaire. L’art développe notre imagination, notre rapport aux autres, il est fondamental. Et la photographie est un art particulièrement « accessible », qui se développe de plus en plus.

JP : l'art et son histoire sont très importants pour moi. Cela me nourrit depuis l'enfance. L'art libère de beaucoup de choses et permet de s'affirmer.  La photographie est encore jeune au regard de la peinture et, en ce sens, à un bel avenir devant elle fait d'inventions et de renaissance. Pour moi, elle commence à peine à sortir d'un académisme qui me renvoie au XIXe siècle en peinture.  Tout est encore à faire dans ce domaine.

Quel grand maître de la photographie admirez-vous le plus ?

JC : il est toujours délicat de répondre à cette question, tellement il y a de photographes iconiques. Mais j’aime particulièrement le photographe américain Peter Beard. D’abord parce que ses photos, notamment sur l’Afrique sont magiques, mais aussi parce qu’il fait depuis longtemps ce que j’appellerais de la « photo-augmentée » : il créé de véritables œuvres d’art en mélangeant photos, collages, textes, illustrations... Et un peu dans le même esprit, j’aime beaucoup les photos de Jean-Paul Goude, qui bien avant Photoshop transformait déjà ses images en les découpant, réassemblant, etc. Bref, j’aime les photographes « aventuriers » !  

JP : les photographies de Alvin Langdon Coburn me fascinent. J'aime aussi l'univers abstrait de Aaron Siskind, les radios de fleurs du Dr. Dain L. Tasker, le travail de Francesca Woodman, les cyanotypes de Anna Atkins, le travail digital de Rolf Aamot, les montages photographiques de Katrien De Blauwer...

Quel est l’avenir de la photographie, selon vous ? 

JC : certains pensaient que le cinéma allait tuer les images fixes, eh bien non ! Aujourd’hui tout le monde est « photographe » : le numérique rend la photo accessible au plus grand nombre et c’est très bien ! La photographie connait un engouement de plus en plus grand : expositions spécifiques, sites internet dédiés, galeries spécialisées, etc. La photographie a un brillant avenir devant elle. Et pas d’inquiétude de banalisation ou d’overdose : dans cette profusion quasi illimitée d’images, les gens talentueux émergeront toujours.

JP : la photographie a un bel avenir car il y a encore tout à découvrir et à inventer avec ce médium. Notamment grâce au numérique qui ouvre des mondes inexplorés dans le domaine de la post production avec des outils comme Photoshop, par exemple. Mais aussi grâce à la redécouverte de toutes les techniques anciennes photosensibles. On s'aperçoit aujourd'hui que ce n'est pas l'évolution d'une seule technique mais bien plusieurs techniques différentes à expérimenter. Je pense que la photographie à largement le potentiel pour avoir une histoire et une évolution aussi riche que la peinture.

Votre exposition est basée sur l’abstraction. Pouvez-vous nous en dire plus ? 

JC : je suis absolument passionné par l’œuvre de feu le peintre Jean-Michel Basquiat. Le travail de cet artiste a véritablement été un choc pour moi, une révélation. C’est en admirant son travail que j’ai décidé de faire en quelque sorte de la « peinture photographique ». D’ailleurs je me considère plus comme artiste contemporain que photographe. Mais la photo est la matière première de toutes mes créations. Même si beaucoup de gens imaginent que c’est de la peinture, c’est essentiellement de la photographie à la base.

JP : je commencerai par cette citation d'un peintre que j'apprécie beaucoup : "Le réel m'intéresse très peu; ça n'a presque pas d'importance... c'est l'effort vers l'invisible qui ne me quitte jamais" -Bram Van Velde

Je présenterai, entre autre et surtout, la série MIEUX VOIR. Ce sont des portraits de l'introspection. Ici la pensée représentée par l'encre est mise en avant. Le réel photographié se transforme en bokeh à l'arrière-plan. Cette idée m'est venue il y a deux ans, lors de voyages réguliers en TER entre Strasbourg et Colmar. Dans le train, on regarde parfois défiler le paysage derrière la vitre. Et aux fils des pensées qui nous envahissent celui-ci se transforme. Le réel est alors mâché par les souvenirs, les préoccupations, les idées... C'est ainsi que les premières photos de cette série sont des vitres de train. Puis j'ai remarqué que cette transformation s'effectuait également devant tout espace menant à la contemplation, comme par exemple les rivières et les plans d'eau.

C'est ma série la plus abstraite bien que parfois le réel refait surface ou s'entraperçoit. Dans toutes mes séries j'essaie de créer un espace informel et hybride, empli de dualités :  Intérieur/Extérieur, Photo/Peinture, Abstrait/Concret, Réel/Imaginaire. Il est aussi important pour moi que le spectateur puisse avoir de la place pour rêver, pour continuer l'œuvre lui-même et se l'approprier.

Quelles ont été les principales difficultés liées à cette série artistique ?

JC : aucune difficulté technique. Par contre, lors d’expositions, j’ai parfois été surpris par le regard limite méprisant de certains photographes, pour qui mon travail n’est absolument pas de la photo. Mais au final cela m’amuse de bousculer un peu les gens qui s’enferment dans des principes académiques !

JP : les flous sont réalisés à la prise de vue, toujours avec un objectif 50mm en manuel. Faire un flou ne consiste pas juste à dérégler la mise au point et à prendre la photo. Du moment où je change ma mise au point le sujet devant moi se transforme. Il s'agit de masses lumineuses et colorées. Et la seule chose qui peut leur donner une cohérence est l'équilibre visuel et chromatique de celles-ci. On ne peut pas se raccrocher au réel pour palier à un manque de contraste, ou à des couleurs difficilement compatibles.

Avant de porter l'appareil photo à votre œil, avez-vous déjà imaginé le cadrage de la photo ? 

JC : oui et non. Car au moment de la prise de vue, ma photo n’est pas définitive. C’est la fusion et la superposition de plusieurs images qui vont créer ma photo globale. Mais, comme au temps de l’argentique, je veille toujours à bien cadrer mes images, en intégrant les détails importants dans lesquels je vois déjà ma composition finale.

JP : lorsque je travaille sur une série spécifique je sais quel motif et quel style de cadrage je vais utiliser suivant la série. Mais j'aime aussi prendre des photos sans me poser de questions au préalable afin de me laisser surprendre et d'avancer.

Comment choisissez-vous vos images lors de l'éditing sur l'ordinateur ? 

JC : j’ai une banque de photos (évidemment toutes prises par moi) classées par catégories : les matières, les mouvements, les effets de lumière, les « mystiques », etc. Avec l’expérience et la pratique je vois assez rapidement quelles photos vont pouvoir se fusionner pour produire les plus belles combinaisons. 

JP : je pense qu'il faut que l'image ai un impact visuel direct avant même le post traitement. Et pour cela il faut se faire confiance. Lorsqu'on se dit d'emblée « waou, celle-ci est bien » c'est qu'il y a quelque chose. Cet impact provient généralement de l'équilibre global de l'image et non d'un détail ou du sujet lui-même. Lorsqu'on n'hésite ne serait-ce qu'une seconde c'est que ce n'est pas la meilleur.

Même si je travaille sur des séries, celles-ci ne sont pas liées à un lieu ou un objet précis, je ne cherche donc pas des suites d'images à l'éditing d'une journée de prise de vue, mais des images autonomes.  

Pour vous, l'appareil photo est un outil ou un instrument ? 

JC : Wikipédia nous dit : « L’outil est une machine maniable, dont les arts simples se servent pour faire des travaux communs. L’instrument est une machine ingénieuse, dont les arts plus relevés et les sciences se servent pour leurs opérations. » Alors je dirai que mon appareil photo est mon outil de prise de vue et que mon ordinateur (+Photoshop) est mon instrument de création photographique.

JP : les deux.

Quel matériel utilisez-vous ?

JC : j’ai eu plusieurs reflex numériques, mais depuis peu j’utilise avec bonheur un Nikon Z7. Je voulais un appareil professionnel, plein format, avec une grande résolution, mais plus compact que les incontournables Canon 5D et Nikon D850. 

Et bien entendu, j’utilise systématiquement Photoshop. La post-production digitale est une part intégrante et indissociable (totalement assumée) de ma démarche photographique. 

JP : un Canon EOS 5D

Quels sont vos 2 objectifs préférés ?

JC : j’ai longtemps travaillé au 50mm, lorsque j’avais mon reflex argentique. Mais depuis que je suis passé au numérique, je n’utilise plus qu’un zoom 24-70mm.

JP : Canon Lens EF 50mm 1,8 et Canon Lens EF  85 mm 1,8

Focales fixes ou zoom ? Pourquoi ce choix ? 

JC : uniquement mon zoom Nikkor Z 24-70mm f/4 S. Je veux voyager léger. Et pour mon type de prise de vue, je peux quasiment tout faire avec ce set. Certes, parfois un 16mm ou un 200mm seraient les bienvenus, mais ça serait au détriment du poids, alors je m’en passe. Je veux un seul appareil puisant mais assez compact.  

JP : focales fixes car j'aime la contrainte quelles donnent et la qualité de l'image qu'elles procurent. Cela me fait penser à la contrainte du format du papier ou de la toile en peinture. Ce qui dépasse du cadre doit pouvoir être imaginé, sans pour autant agrandir le cadre. Avec un zoom, je me sens perdu.

Avez-vous un accessoire qui vous est particulièrement utile dans votre approche photo ?

JC : non, je shoote tout avec mon Nikon Z7+24-70mm, dans une petite sacoche. Point. Je ne veux plus de gros sac avec de multiples objectifs, flash, trépieds, filtres, etc.

JP : non

Quels conseils donneriez-vous à un photographe débutant ?

JC : mon travail photographique étant assez spécifique, ça m’est difficile de donner des conseils. Néanmoins, il faut essayer de bien penser son image, son cadrage avant de déclencher, comme au temps de l’argentique. Car avec le numérique on a tendance à shooter à tort et à travers, en se disant « je ferai le tri et les retouches après ». Et on se retrouve vite avec des centaines, voire des milliers de clichés…

Et puis aussi oser se confronter au regard et à l’avis des autres : des critiques constructives font toujours avancer sa pratique. Voir aussi ce que font les pros sur les sites spécialisés. Et ne pas trop se focaliser sur « le matos » ! On veut souvent plus de résolution, plus d’objectifs, etc. alors que l’essentiel reste le sujet, le cadrage et la lumière : l’émotion vient de là, pas de la technique. 

JP : il faut être curieux et régulier dans le travail. Essayer, au départ, toutes les techniques de prise de vue et de post traitement, à notre portée. Ne pas tenter d'emblée de faire une belle photo mais expérimenter toutes les façons de la faire. Il n'y a pas besoin d'aller loin, l'essentiel étant la lumière sur le motif et le regard qu'on lui porte. Et aussi voir un maximum d'expositions et ouvrir des livres sur la photographie et l'Art en général. Il n'y a rien de tel pour faire avancer son travail et ses réflexions que de se nourrir de l'existant.

Avez-vous un site internet, une page Facebook, ou autre ? 

JC : oui, l’ensemble des mes créations sont visibles sur mon site : www.jean-christian.fr

Des comptes Facebook, Instagram et Behance, dédiés à mon activité photographique, sont en projet.  

JP : mon site : www.jpergolesi.com et Facebook : Jerome Pergolesi

Un petit mot pour vos lecteurs et futurs visiteurs ? 

JC : mes photographies flamboyantes et métissées, invitent au voyage et vous emmèneront vers un ailleurs inattendu. J’aurai grand plaisir à vous faire découvrir mon univers et à échanger avec vous. Laissez-vous surprendre ! Alors à très bientôt dans ce magnifique écrin qu’est l’Espace Gandhi à Audincourt.

JP : je vous dis à bientôt et au plaisir de vous rencontrer car rien ne vaut les conversations de vive voix.